Observatoire du nucléaire

Organisme indépendant de surveillance de l’industrie nucléaire

Un document confidentiel exceptionnel montre l’emprise d’Areva sur le Niger

14 janvier 2013 · Stéphane Lhomme

Une céré­mo­nie sera orga­ni­sée à la mi-2015 pour simu­ler le début de la pro­duc­tion de la mine d’Imouraren et faci­li­ter ain­si la réélec­tion début 2016 de l’actuel Président du Niger

Un des pre­miers actes du Président Hollande a été de rece­voir à l’Elysée, le 11 juin 2012, le Président du Niger, M. Issoufou. (c) François Lafite (c) François Lafite

Assigné à com­pa­raître (cf Assignation ODN par Areva) le 1er février 2013, et mena­cé de fait de dis­pa­ri­tion, l’Observatoire du nucléaire, n’entend pas bais­ser la garde et publie ce jour un docu­ment excep­tion­nel qui montre com­ment Areva dicte, aujourd’hui comme depuis 40 ans, sa loi aux diri­geants du Niger, et qui confirme les accu­sa­tions por­tées par l’Observatoire.

Il s’agit du compte-rendu confi­den­tiel (cette don­née est expli­ci­te­ment pré­ci­sée dans le texte lui-même) d’une réunion qui s’est tenue le 9 novembre 2012, à Paris, entre trois hauts diri­geants d’Areva et M. Hassoumi, le direc­teur de cabi­net du Président de la République du Niger. On note­ra d’ailleurs l’infériorité numé­rique du repré­sen­tant du Niger, clai­re­ment pla­cé en situa­tion de vulnérabilité.

On com­prend vite à la lec­ture du docu­ment que, en mena­çant de n’ouvrir la mine d’Imouraren qu’en 2016, voire en 2017, Areva impose ses volon­tés au Président du Niger : ce der­nier a abso­lu­ment besoin que cette ouver­ture se fasse en 2015… afin de ne pas com­pro­mettre sa réélec­tion en jan­vier 2016. Ancien cadre d’une filiale d’Areva, M. Issoufou doit consta­ter amè­re­ment que Areva reste son don­neur d’ordre bien qu’il soit aujourd’hui Président du Niger.

Areva met de fait sous pres­sion le repré­sen­tant du Président du Niger : « M Hassoumli réaf­firme que le Niger a très peu de marge de manœuvre pour la date de démar­rage du Projet Imouraren qui cor­res­pond à un pro­jet majeur du Président de la République en un enga­ge­ment fort vis-à-vis du peuple nigé­rien. L’année 2015 est une échéance poli­tique impor­tante qu’il convient de ne pas dépas­ser pour un démar­rage du pro­jet Imouraren ».

Sans sur­prise, la suite de la dis­cus­sion per­met à Areva, sous pré­texte du contexte inter­na­tio­nal, de signi­fier « poli­ment » que le prix payé pour l’uranium res­te­ra très bas. En contre­par­tie, Areva s’engage enfin « à déployer tous les efforts pour un démar­rage du pro­jet mar­qué par le début de la mise en tas du mine­rai mi-2015 ».
Traduction : dans la mesure où l’entreprise Areva pour­ra conti­nuer à s’accaparer à bas prix l’uranium du Niger, elle orga­ni­se­ra à la mi-2015 une jolie céré­mo­nie pour simu­ler le début de la pro­duc­tion d’uranium à Imouraren et per­mettre ain­si au Président nigé­rien sor­tant d’en tirer par­tie pour sa réélec­tion début 2016.

Il est facile de com­prendre qu’Areva détient désor­mais une « arme ato­mique » contre le Président du Niger : si celui-ci for­mule des exi­gences (en par­ti­cu­lier sur le prix de l’uranium), Areva le puni­ra en n’organisant pas la céré­mo­nie dont il a tant besoin…

Ensuite, les diri­geants d’Areva soufflent le chaud et le froid : d’une part ils font quelques pro­messes concer­nant une pos­sible réha­bi­li­ta­tion de la route Arlit-Tahoua, laquelle est gra­ve­ment endom­ma­gée car quo­ti­dien­ne­ment emprun­tée par les camions d’uranium d’Areva.

D’autre part, ils « invitent » le Niger à renou­ve­ler des per­mis d’exploitation d’uranium déte­nus par Areva (Tagait 1, 2 et 3) et l’attribution d’un nou­veau per­mis (Toulouk 3)

Pour finir, afin de faci­li­ter la mise en œuvre de leurs exi­gences (en lan­gage diplo­ma­tique : « la réso­lu­tion pro­chaine des points évo­qués dans ce compte-rendu »), Areva annonce un curieux « don » au bud­get du Niger, dont les sommes annon­cées cor­res­pondent d’ailleurs à celles évo­quées dans l’affaire de « cor­rup­tion / dif­fa­ma­tion » qui oppose Areva à l’Observatoire du nucléaire.

En effet, « Areva s’engage à sou­te­nir finan­ciè­re­ment l’Etat du Niger en met­tant à sa dis­po­si­tion la somme de 35 (trente-cinq) mil­lions d’euros sous la forme de paie­ments suc­ces­sifs de 16 (seize) mil­lions d’euros en 2013, 10 (dix) mil­lions d’euros en 2014, et 9 (neuf) mil­lions d’euros en 2015 »

Pour mémoire, l’Observatoire du nucléaire estime qu’il serait légi­time que l’État du Niger taxe for­te­ment Areva (qui s’accapare de longue date, à un tarif très bas, l’uranium nigé­rien) mais, par contre, qu’il est insup­por­table de consta­ter que, tel un géné­reux dona­teur secou­rant un déshé­ri­té, Areva accorde au Niger un « don » fort humi­liant que l’on peut voir comme une manœuvre de cor­rup­tion.

Document confi­den­tiel - Réunion Areva/Niger